Shana
Réalisation : Lila Pinell
Casting : Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib, Anaïs Monah, Bettina de Van, Geneviève Krief, Sékouba Doucouré
Scénario : Lila Pinell
Type de film : Fiction
Pays : France
Année : 2026
Durée : 80 mn
Sortie nationale : 17/06/2026
Si le nom d’Eva Huault ne vous dit rien encore, ouvrez grand les yeux, débouchez-vous soigneusement les esgourdes, retenez votre souffle et surtout, surtout n’opposez pas de prise au vent : ça va dépoter ! Car Eva, c’est Shana – ou plutôt Shana, c’est Eva : montée sur ses talons haut, moulée dans des hauts criards, lèvres « repulpées », nombril piercé, décolleté et faux ongles en avant, c’est une trombe vivifiante, un tourbillon, une tornade, une rafale de mistral qui déborde du cadre, envoie valser les convenances et explose l’écran du cinéma. Shana, malgré sa trentaine bien sonnée, est une indécrottable ado qui n’en finit pas de faire systématiquement les mauvais choix, se mettre à dos la terre entière, s’embrouiller avec sa mère, se fâcher avec ses copines… Quel que soit le signe sous lequel elle se place, l’horoscope de cette onzième plaie d’Égypte ambulante se décline en calamités. Pour tout travail, entre deux services au kebab du coin pour vendre des falafels à emporter, elle assure les livraisons pour son dealer de mec qui croupit périodiquement en prison – et l’argent qu’elle n’a pas lui file entre les doigts. Côté cœur ce n’est guère mieux. Non content de dealer et de faire régulièrement des séjours à l’ombre, son homme, Moïse, même si elle ne peut s’empêcher de re-fondre aux premiers mots doux, a tous les symptômes du sur-mâle hautement toxique : la tendresse d’un parpaing et des sentiments rugueux qui s’expriment au pire avec les poings, au mieux à travers un mélange bien rôdé de menaces, d’insultes et de serments. S’il faut sans doute aller fouiller dans les méandres d’une petite enfance chaotique la source originelle de son déséquilibre affectif flagrant, Shana a paradoxalement un rapport très entier à sa famille proche, à sa mère (à qui elle n’a pourtant pas fini de faire payer son passé douloureux) et surtout à sa petite demi-sœur, pour la Bat Mitzvah de laquelle elle se damnerait – s’il lui restait une âme à damner.
On nous dit que le film est le prolongement d’un court-métrage remarqué, Le Roi David, réalisé en 2021 par la même Lila Pinell – et qui révéla Eva Huault, dont la présence sidérante et le tempérament frondeur ont depuis commencé à irriguer le jeune cinéma français (on la croise dans Le Dernier des juifs, Baise-en-ville, Des preuves d’amour, Je le jure, Bagarre et quelques séries)… On insinue que Shana a également été pensé, écrit, dialogué pour permettre à sa vibrionnante interprète de donner toute la mesure de son talent. On n’en croit évidemment pas un mot. Car, redisons-le : Eva, c’est Shana – Shana, c’est Eva. Et c’est bien elle, l’actrice, qui modèle le film aux contours de sa personnalité inflammable, explosive ; lui donne son rythme syncopé, lui impulse son tempo endiablé – et offre en définitive à la réalisatrice l’inestimable opportunité de dresser le portrait en rage de la bombe à retardement Shana. Slalomant avec une grande habileté entre la comédie et le drame, entre le burlesque et le mélodrame, alternant les punchlines vachardes et les élans d’affection d’une évidente sincérité, la cinéaste inspirée nous embarque à ses côtés dans un manège de fête foraine, qui nous brinquebale sans ménagement de l’inquiétude à la jubilation… Au bout du voyage, on est finalement saisi par la générosité du magnifique portrait d’un pit-bull en mal d’amour et d’apaisement – et par l’humanité sans fard d’un film d’une singulière tendresse.



