Gorgonà
Réalisation : Evi Kalogiropoulou
Casting : Melissanthi Mahut, Aurora Marion, Christos Loulis, Kostas Nikouli
Scénario : Evi Kalogiropoulou, Louise Groult
Type de film : Fiction
Pays : Grèce, France
Année : 2025
Durée : 96 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 22/07/2026
Pour faire court, on pourrait définir ce surprenant Gorgona comme le croisement très improbable entre un film d’anticipation testostéroné façon Mad Max – en version hellénique, les îles grecques remplaçant le bush australien – et une tragédie antique, avec ses princesses qui sèment la désolation et ses guerriers que leurs désirs excessifs conduisent à leur perte. Gorgona nous plonge dans un monde (à peine) futuriste, malheureusement très crédible, dans lequel la pénurie de pétrole est la clé de tous les rapports de force – et dont les péripéties guerrières actuelles autour de l’Iran et du blocus du détroit d’Ormuz, ne pourraient être qu’un inquiétant avant-goût.
Dans cet univers en plein chaos, une Cité-État insulaire (on se souvient que la Grèce antique n’était qu’un patchwork d’îles et de villes, comme Ithaque, perpétuellement en guerre les unes contre les autres) étend sa domination sur une large zone géographique grâce à ses indispensables raffineries et son contrôle des stocks d’hydrocarbures. Son fonctionnement est organisé en quasi-autarcie, aux mains d’une escouade d’hommes surarmés, dirigé d’une main de fer par un chef sur le déclin – dont le pouvoir fait saliver une foule de prétendants au trône, parmi lesquels Maria, sa protégée. Mais le destin de Maria et de l’île pourrait bien être bouleversé par l’arrivée d’une mystérieuse étrangère, chanteuse, achetée avec une poignée de fruits (denrées précieuses dans ce monde sur-pollué) contre quelques jerricans d’essence.
Au-delà de l’intrigue, qui décrit un monde sacrifié aux insatiables appétits guerriers des hommes, à leur obsession du pouvoir et à la pré-éminence dévastatrice d’un patriarcat sans contrôle, le film doit tout à son indéniable inventivité esthétique. Et notamment le jeu sur les contrastes saisissants entre un décor post-industriel post-apocalyptique – composé d’installations portuaires abandonnées qui rouillent sous le soleil implacable de la Méditerranée – et les références omniprésentes (le tatouage de la Gorgone sur le torse du chef de meute, les chants mélancoliques qui couvrent la violence des situations…) à l’âge d’or révolu de la Grèce antique. La première scène est à cet égard saisissante et donne le ton : après qu’elle a été vendue par ses parents, l’apparition sur un radeau d’Elena, l’étrangère, semble tout droit sortie d’un péplum revu et corrigé par Pasolini (on pense au magnifiquement minimaliste Médée dans lequel il dirigea Maria Callas). Sublime dans sa tunique d’anneaux dorés, Elena subjugue immédiatement la troupe d’hommes sculpturaux, tout en musculature transpirante, dirigés par l’implacable Nikos. Lequel appelle ses hommes « frères », mais n’hésite pas à passer froidement au fil de son sabre ceux qui osent le contredire. Dans ce monde d’hommes d’une virilité paroxystique, les femmes ne semblent exister que pour les servir ou les envoûter. Le désir des corps est d’ailleurs omniprésent dans la chaleur accablante qui frappe les espaces minéraux, métalliques et désolés. Mais il y a désir et désir, comme il y a pouvoir et pouvoir – fascinée, l’étrangère Elena se rapproche inéluctablement de la guerrière Maria. Récit d’anticipation tristement réaliste sur la faillite morale et écologique de notre civilisation européenne, Gorgona, sous ses oripeaux de film de genre, est avant tout une charge féministe radicale qui en appelle à la sororité pour mettre à bas un masculinisme destructeur.



