mardi 27 octobre 2026 à 20:00
Raretés japonaises
Rendez-vous autour du cinéma japonais, son patrimoine, ses cinéastes, son histoire, ses esthétiques. Présentation et discussion autour du film par Clément Beuchillot, Docteur en études cinématographiques, spécialiste du cinéma japonais
La Vengeance est à Moi
Fukushû suruwa wareniari
Réalisation : Shôhei Imamura
Casting : Ken Ogata, Rentarō Mikuni, Chōchō Miyako, Mitsuko Baishō
Scénario : Masaru Baba
D’après le livre de Ryūzō Saki
Type de film : Fiction
Pays : Japon
Année : 1979
Durée : 140 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 24/11/1982
Dans le cercle fermé des doubles palmés du Festival de Cannes, on trouve un unique réalisateur asiatique : l’irrévérencieux et obsessionnel cinéaste japonais Shōhei Imamura (1926-2006). Les spectateurs des superbes La Ballade de Narayama et L’Anguille connaissent déjà les obsessions de ce maître de La Nouvelle vague japonaise des années 1960, grand naturaliste de l’archipel et de ses habitants. Clôturant une parenthèse documentaire de près de dix ans, La Vengeance est à moi est d’autant plus important pour son réalisateur qu’il constitue son premier succès critique international, celui lui ouvrant les portes des récompenses à venir et apportant la reconnaissance nécessaire à la production de ses œuvres ultérieures.
Le récit débute sur la capture d’Iwao Enozuki (performance aussi séduisante qu’immorale du grand Ken Ogata), après une cavale de 78 jours à travers le Japon. Tueur en série ayant mobilisé la police du pays, l’heure est venue pour Iwao de se soumettre à l’enquête sur ses crimes : à combien s’élève le nombre de ses victimes ? Quel est son parcours ? Et surtout, quelles sont ses motivations ? Le montage nous embarque alors dans des allers-retours complexes, alternant entre les assassinats, filmés avec une précision quasi-documentaire, les années de jeunesse au sein d’une famille religieuse dysfonctionnelle et l’interrogatoire, synthèse (a)moralisatrice d’un système social à bout de souffle.
Le film retrace le parcours d’Akira Nishiguchi, tueur en série qui a réellement mobilisé les forces de police et les médias japonais en fin d’année 1964. S’appuyant sur le livre-documentaire à succès de l’écrivain Ryuzo Kazi, le scénario reprend les nombreuses étapes de l’épopée du meurtrier. Vivant de vols, d’escroqueries, d’usurpations d’identités et de son pouvoir de séduction, Iwao s’émancipe de toutes les conventions sociales du Japon économiquement revigoré des Jeux olympiques de Tokyo. Comme souvent avec Imamura, rien n’est fait pour nous ménager. La cavalcade d’Iwao, expression d’une irréductible pulsion de mort et de vie – donc d’érotisme –, atteint une confondante fatalité, digne d’un Crime et châtiment nippon. Au contraire d’un cinéma hollywoodien consensuel et rassurant, La Vengeance est à moi ne condamne pas son protagoniste. Imamura y reprend sa position de cinéaste-ethnologue du Japon : il écarte toute entreprise d’explication psychologique de son personnage au profit d’une approche contextuelle qui lui est propre – La Femme insecte (1963), Désir meurtrier (1964) –, presque socio-érotique, qui regarde les Japonais depuis « ce qu’ils pensent en dessous de la ceinture ». Toutes les innovations techniques convergent vers une esthétique de l’obsession : à l’opposé de l’Occident, il s’agit moins ici d’effrayer que d’obséder. Les spectres ne sont plus des surgissements horrifiques, ils font partie de l’ordre naturel, comme des émanations des erreurs et rancœurs humaines.

















